À la suite de Nairobi, capitale du Kenya, qui reste la première puissance économique régionale, Kampala en Ouganda et Kigali au Rwanda surfent massivement sur les TIC pour développer le secteur tertiaire de leur pays. À force de concurrence entre les grandes capitales, l’Afrique de l’Est est devenue un immense incubateur à ciel ouvert. 

Assis dans un des nombreux minibus bondés qui sillonnent Kampala, Paul observe ses deux voisins qui pianotent frénétiquement sur leurs téléphones portables Techno – une marque chinoise uniquement présente sur le continent africain – l’un sur Facebook, l’autre sur Whatsapp. À travers la fenêtre, les grandes entreprises de télécommunication qui vendent leurs nouveaux services de paiement par téléphone portable et plusieurs applications mobiles dominent le paysage publicitaire. La dernière à avoir été lancée, c’est HelloFood, une des nombreuses applications déclinées dans toute l’Afrique de l’Est par la startup berlinoise Rocket Internet. Elle vous permet en quelques secondes de commander à manger dans plus d’une centaine de restaurants et de se faire livrer à la maison.

Les gouvernements d’Afrique de l’Est se font depuis plusieurs années concurrence pour se positionner à l’avant-garde des technologies du web et du mobile

Il y a également de plus en plus d’applications développées entièrement localement pour répondre aux besoins spécifiques des habitants d’Afrique de l’Est. Dans l’incubateur pour startups HiveColab, Paul rencontre plusieurs entrepreneurs du numérique, dont Salomon qui teste depuis quelques semaines sa toute nouvelle application. « Yoza met en relation une population jeune et urbaine qui n’a pas de machine à laver mais, pas non plus le temps pour nettoyer ses habits à la main, avec des lavandières qui paient un petit forfait mensuel pour être listées sur le service et recevoir ainsi jusqu’à dix fois plus de clients », explique-t-il. Le tout est géolocalisé et les utilisateurs peuvent payer directement via l’application, “bien évidemment”.

500 km et une frontière plus loin, sur la terrasse d’un café branché de Kigali, un lieu innovant qui fait en même temps office de librairie, d’espace de travail partagé et de galerie d’art, Paul rencontre Yan, qui explique que « les gouvernements d’Afrique de l’Est se font depuis plusieurs années concurrence pour se positionner à l’avant-garde des technologies du web et du mobile ».

« Ici au Rwanda », continue-t-il en passant du français à l’anglais, « le gouvernement veut montrer la voie pour favoriser l’adoption massive des nouvelles technologies par la population ».  Contrairement à beaucoup de pays d’Europe où le secteur public est souvent en retard par rapport au secteur privé, le gouvernement rwandais se donne les moyens de ses ambitions : l’entreprise dans laquelle Yan travaille collabore avec les autorités pour déployer plus d’une centaine de services gouvernementaux à travers des supports numériques. Il est ainsi possible de s’enregistrer pour passer son examen de permis de conduire par SMS, en payant directement via son téléphone portable, ou encore, de commander tout aussi facilement un nouveau document d’identité ou un visa.

Des applications mobiles classiques, il y en a tout de même de plus en plus à Kigali, où les publicités pour le nouveau réseau 4G se retrouvent à tous les coins de rue

Une des clés du succès de tels services en Afrique de l’Est, c’est de pouvoir y accéder depuis n’importe quel téléphone portable, via SMS, ou encore par USSD, un protocole d’échange d’informations entre l’opérateur de téléphonie mobile et ses abonnés, que l’on utilise par exemple pour obtenir le solde restant sur une carte SIM à prépaiement. C’est sur cette dernière technologie, aux apparences basiques, que reposent par exemple tous les systèmes de transferts d’argent et de paiements par téléphones portables en Afrique de l’Est ; un bon exemple des opérations complexes qu’elle permet d’effectuer, le tout gratuitement pour l’utilisateur et sans avoir besoin d’être connecté à internet.

Des applications mobiles classiques, il y en a tout de même de plus en plus à Kigali, où les publicités pour le nouveau réseau 4G se retrouvent à tous les coins de rue. Paul voulait, par exemple, commander ma mototaxi pour se rendre à son prochain rendez-vous via la nouvelle application Safe Motos, mais il n’y en avait aucune de disponible dans les environs. Arrivé au K-LAB, il découvre un co-working space qui accueille plus d’une dizaine de startups. Des canapés aux couleurs vives, des post-it partout, des tableaux blancs noirs de schémas compliqués, des citations aux murs. Nous sommes dans l’un des hauts lieux de l’entrepreneuriat numérique de la ville.

Lorsque certaines conditions cadres de bases sont réunies, ces contraintes deviennent vite sources d’innovations et d’opportunités

Les entrepreneurs rencontrés dans cet espace expliquent que créer sa startup au Rwanda est plutôt facile ; il n’est pas nécessaire d’avoir un capital de départ et il ne faut en moyenne que trois jours pour compléter les démarches administratives. Le K-LAB est financé par le gouvernement et des organisations internationales, les entrepreneurs peuvent y travailler gratuitement tout en recevant également les conseils de mentors et un accès facilité à des investisseurs. Malgré ça, c’est sur ce dernier point que le bât blesse encore, car il semble très compliqué pour ces jeunes entrepreneurs de trouver des financements. Certains fondateurs partent ainsi trouver des investisseurs aux États-Unis, laissant une partie de leur équipe sur place pour continuer le développement de leurs produits.

Ce que l’on peut prendre pour acquis lorsque l’on lance sa startup en Europe ne va pas forcément de soit en Afrique de l’Est. Comment vendre son service sur internet quand presque personne n’a de carte de crédit, comment convaincre quelqu’un de télécharger votre application quand chaque mégabyte de donnée est compté et facturé, comment livrer des commandes alors qu’une partie de vos clients n’a pas d’adresse… Mais lorsque certaines conditions cadres de bases sont réunies, ces contraintes deviennent vite sources d’innovations et d’opportunités pour les entrepreneurs de la région. Les solutions passent alors par des technologies adaptées aux besoin du marché, comme des applications fonctionnant sur n’importe quel téléphone portable, combinées à des sauts technologiques importants, en passant par exemple de l’argent liquide directement aux paiement mobiles, sans passer par la case compte en banque et carte de crédit.

Source: Africa Diligence